« Mon passe-temps favori, c’est laisser passer le temps, avoir du temps, prendre son temps, perdre son temps, vivre à contretemps » – Françoise Sagan
La Tour d’Auvergne [Puy-de-Dôme]
La plupart des façades et vitrines ont conservé leur physionomie d’antan avec leurs devantures aux grands panneaux de bois, leurs grilles de fer, leurs vitrines aux rideaux à dentelle où l’on entrepose désormais quelques objets anciens et pots de fleurs. La place du foirail n’a pas toujours été réaménagée : elle a gardé ses chaînages et ses tilleuls, ses bordures de trottoirs un peu sommaires, son pont à bascule, ses dalles de pierre où l’herbe finit par se faufiler. A l’angle d’une rue, sur un mur pignon, une indication routière apparaît encore dans sa version d’origine, sur une plaque de lave émaillée.
« Hier, c’est mon jour. C’est lui que je lis dans l’instant qui s’attarde. Qu’il bâille, s’entrebâille et j’en profite aussitôt pour sonder à nouveau du regard ce qui m’échappa la veille »
Est-ce moi qui interprète leur posture ou sont-ils véritablement animés d’une intention ? Certains arbres « me parlent », et je me surprends parfois à répondre à leur signal, à les considérer comme des êtres familiers.
« J’ai toujours préféré un arbre qui pousse, solitaire, au milieu d’un champ, à ceux qui se groupent frileusement dans la promiscuité d’une forêt «
Jean-Loup Sieff, Etats d’âme et ta sœur, Alternatives, 2000
Monsul [Almeria]
Il n’y a pas de création sans chemin qui se perd. La tactique (méthode ?) consiste dès lors à s’égarer, à s’auto-déboussoler pour mieux détruire les certitudes nées de la force et de la résistance du mental.
« Cette nouvelle géographie de l’espace laissera sur le bord du chemin les géographes aux pieds plats en train de soigner leurs ampoules. Les autres, le pied léger, iront d’une fuite baguenaudée vers l’horizon qui les attirera. La géographie ne sera plus enseignée dans les universités, mais chemin faisant dans la respiration de la vie. Nulle connaissance qui n’aura fait l’expérience du mouvement, de la mise en action de toutes les cellules du corps, des tendresses de l’âme. Ainsi acquis, nul apprentissage ne sera perdu, nulle rencontre ne sera faite en vain. Et les diplômes, pas plus que les paysages, ne seront couchés sur des bouts de papier, ils seront gravés dans le bois tendre des cœurs et survivront pour toujours dans le regard de celui qui les a vécus «
Thierry Pardo, Petite géographie de la fuite ; essai de géopoétique, Les éditions du passage, 2015, p 35
Eygurande-Merlines [Corrèze]
Je cherche des fragments de temps dans l’espace. Je ne sais pas voir et écrire autrement que par fragments. (Les grands paysages, les grandes histoires avec intrigues, très peu pour moi). Peut-être parce que les espaces que je regarde ne peuvent plus être racontés ; il ne reste que les pièces éparses d’un puzzle impossible à réassembler. Je saisis, en resserrant le cadrage, des morceaux de temps (qui donneraient l’illusion). Je lutte contre la discontinuité des êtres et des lieux, je lutte contre la course du temps.
« Les délieux, les lieux « déshistorisés » sont précisément des espaces sans qualité, sans histoire, sans mémoire, sans temps, qui fonctionnent comme des lieux zombies »
Patrick Prado, Lieux et « délieux », dans Autour du lieu, Communication n°87, 2010, p 123-124
Les Forges d’Abel [Pyrénées atlantiques]
Depuis 1986, des sites de franchissement de la frontière franco-espagnole ont perdu leur raison d’être : des postes et villages douaniers, des gares « internationales » disparaissent des cartes. La frontière ne conduit plus à des ailleurs ; elle est devenue l’ailleurs.
« Il s’agit alors de lieux d’intensité sociale déclinante, de lieux ignorés de tous ceux qui ne veulent pas les voir et qui entrent par là même dans le domaine de l’indifférence, qui est celui du non-dit, de l’inutile et de l’invisible «
Philippe Bachimon, Vacance des lieux, Belin, 2013, p25